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Retour d'expérience projet : quand la leçon écrite n'atteint pas le projet suivant

Câble claqué, mise sous tension refusée, massifs à reprendre : ce que coûte une leçon non transmise, et comment la faire entrer dans les ITP et les achats.

Trois claquages sur un câble moyenne tension qui avait passé tous ses essais en usine : tenue en tension, décharges partielles, procès-verbaux signés par les représentants du client. L’expertise a trouvé la cause dans le magasin du chantier. Des tourets déformés pendant la manutention, des planches de protection déplacées, et les clous de ces planches enfoncés à travers la gaine et le ruban d’étanchéité. Il a fallu déposer du câble déjà tiré, discuter de l’imputabilité entre fabricant, transitaire et entreprise, et refaire la preuve de conformité devant l’ingénieur du client.

L’entreprise avait déjà payé cette leçon. Sur un projet précédent, des cellules moyenne tension étaient arrivées portes enfoncées et afficheurs cassés. La fiche de retour d’expérience recommandait une spécification d’emballage jointe à chaque consultation et un contrôle à l’arrivée avant pose. La fiche était bien rédigée, dans une base tenue à jour. Ni le modèle de commande ni la check-list de réception n’avaient changé.

Où une leçon se perd

Les bases de leçons apprises que nous lisons dans les entreprises de travaux et d’ingénierie sont rarement vides. La perte se produit entre la fiche et le projet suivant, pour quelques raisons récurrentes.

La leçon est écrite au niveau du symptôme. « Cellules endommagées au transport » ne parle pas à l’équipe qui achète du câble l’année suivante. Écrite au niveau de la cause, « aucune exigence d’emballage ni de contrôle à réception pour les fournitures sans essais en usine », elle concerne tous les achats.

La recommandation ne vise aucun document. « Sensibiliser les équipes », « renforcer le suivi » : aucune de ces formules ne dit quel plan d’inspection et d’essais (ITP), quelle clause de commande ou quelle check-list doit être modifiée, par qui, avant quand.

La base est classée par projet ou par pays. Personne ne la relit au lancement d’un nouveau projet, et rien ne permet de voir que l’emballage, la manutention et la réception reviennent sous des formes différentes d’un dossier à l’autre.

Enfin, personne ne vérifie l’efficacité sur le projet suivant. ISO 9001 demande pourtant, pour chaque non-conformité, de déterminer « si des non-conformités similaires existent ou pourraient potentiellement se produire » (10.2.1 b) et d’évaluer l’efficacité des actions. La fiche des cellules abîmées n’a jamais posé la question pour le câble.

Cinq dossiers, la même mécanique

Les cas qui suivent sont anonymisés. Dans chacun, la connaissance existait, dans l’entreprise ou dans la profession, mais pas là où le travail se faisait.

Une réception en usine sans spécialiste, écrite deux fois

Sur des projets d’électrification d’une même entreprise, la recommandation « désigner un expert technique pour chaque réception en usine » apparaît deux fois dans la base, à deux ans d’écart. La première fois, des cellules livrées avec un paramétrage de protection non conforme avaient été reconfigurées sur site par un expert mandaté par l’entreprise, sans le fournisseur, ce qui a fait perdre la garantie ; un relais incapable de dialoguer avec la supervision n’a été découvert qu’à la mise en service. La seconde fois, une réception en usine de postes préfabriqués a accepté sans le voir des cellules à isolement gazeux là où le dossier approuvé prévoyait des jeux de barres dans l’air. Le client l’a relevé en lisant le rapport, et l’acceptation s’est allongée d’autant. Entre les deux fiches, aucune procédure d’achat n’avait rendu la présence d’un spécialiste obligatoire aux réceptions en usine des équipements critiques.

La mise à la terre qui bloque la mise sous tension

Sur une grande installation de procédé, le maître d’ouvrage a refusé toute mise sous tension tant que l’entrepreneur ne présentait pas une stratégie de mise à la terre cohérente avec le découpage en sous-systèmes. Le réseau de terre, réalisé par un autre sous-traitant, formait un sous-système à part. Pendant des mois, la liaison à la terre des équipements est restée une réserve de catégorie A dans presque chaque sous-système, avec des désaccords entre inspecteurs sur la limite de la liaison (barrette de terre ou platine de l’équipement) et sur le repérage. Les certificats de complétion mécanique ont pris du retard sur un chemin critique. Rien de cela n’est nouveau : la terre est l’interface la plus banale d’un projet électrique. La leçon qui manquait était contractuelle et documentaire : fixer avant la première inspection, dans l’ITP et la procédure de complétion, où s’arrête chaque sous-système et quel critère vaut acceptation.

Des massifs coulés sans vibreur

Sur un projet de lignes de distribution, un maître d’œuvre a relevé lors de visites inopinées des massifs de supports coulés sans vibration, sans éprouvettes, et sans essai de convenance alors que la provenance des granulats venait de changer. Il annonçait un contrôle au scléromètre et la démolition des massifs jugés insuffisants. Vibration, prélèvements et validation d’une formulation dont les constituants changent sont des exigences classiques d’EN 206 et d’EN 13670 ; un scléromètre ne donne qu’une estimation de la dureté de surface, et ce sont les carottages qui trancheront, avec leur coût et leur délai. L’entreprise savait tout cela. Personne qui le savait n’était présent au coulage, et aucun point d’arrêt de l’ITP n’obligeait à le faire venir.

Des piqûres sur la génératrice inférieure

Sur un circuit en acier inoxydable 316L transportant une eau chargée en chlorures, des tronçons ont été déposés pour expertise après l’apparition de piqûres profondes. L’expertise métallurgique a écarté la soudure et le matériau : composition conforme, pas d’anomalie de structure. Les piqûres se concentraient sur la génératrice inférieure, près des cordons dont la surépaisseur intérieure retenait l’eau, dans une eau restée stagnante pendant les arrêts et le service intermittent. Les recommandations, pente des lignes, vidange et séchage avant tout arrêt prolongé, figurent dans la littérature depuis des décennies. Elles n’étaient ni dans la note de conception de ce circuit ni dans la procédure de préservation.

Écart La connaissance existait-elle ? Où elle aurait dû arriver Ce que cela a coûté
Câble MT percé par les clous de tourets déformés Oui, fiche d’un projet précédent (emballage, réception) Spécification d’achat, check-list de réception des tourets Dépose, remplacement, imputabilité discutée
Cellules non conformes acceptées en usine Oui, même fiche écrite deux fois Procédure d’achat : spécialiste obligatoire aux réceptions en usine Garantie perdue, acceptation retardée
Mise sous tension refusée faute de stratégie de terre Oui, interface classique ITP et procédure de complétion, limites de sous-systèmes Certificats de complétion en retard
Massifs sans vibration ni éprouvettes Oui, EN 206 et EN 13670 Points d’arrêt de l’ITP génie civil Démolition annoncée, carottages
Piqûres sur 316L en eau chlorurée stagnante Oui, littérature et bonnes pratiques Note de conception, procédure de préservation Tronçons déposés, risque de fuite

Regrouper les leçons Figure 1. Des écarts sans lien apparent, une seule famille de causes, un seul document à modifier.

Ce que demandent les référentiels

ISO 9001:2015 demande de déterminer les connaissances nécessaires aux processus, de les tenir à jour et de les rendre disponibles (7.1.6) ; la note de l’exigence cite les enseignements tirés des échecs et des réussites. Les exigences voisines comptent autant : maîtrise des informations documentées d’origine externe, c’est-à-dire la disponibilité des normes applicables (7.5.3), maîtrise des prestataires externes et vérification des produits achetés (8.4), action corrective qui cherche les non-conformités similaires et vérifie son efficacité (10.2). En audit, nous ramenons tout cela à trois questions : où sont les leçons des projets précédents, qui les a lues au lancement de ce projet, et quel document a changé à cause d’elles ?

ISO 30401:2018 va plus loin. Elle traite la gestion des connaissances comme un système de management à part entière et couvre tout le cycle : acquérir, appliquer, conserver, retirer ce qui est périmé, et faire passer la connaissance d’une personne à un document puis d’un document à une pratique. Une base de fiches ne couvre que la conservation.

La huitième édition du PMBOK Guide (2025) rattache le processus « Gérer les connaissances du projet » au domaine de performance de la gouvernance. Elle précise que gérer les connaissances ne se réduit pas à documenter des leçons en fin de projet, et que le chef de projet doit établir comment l’historique et les leçons seront mis à disposition du projet en cours et des suivants. Il rappelle que la connaissance codifiée manque de contexte et peut être mal appliquée. Sur une réception en usine, rien ne remplace l’ancien qui accompagne le nouveau.

Côté santé et sécurité, ISO 45001:2018 impose de prendre en compte les événements indésirables passés notables, internes ou externes, dans l’identification des dangers (6.1.2.1 c). Le cadre de système de management opérationnel de l’IOGP (rapport 510) fait de l’apprentissage un élément du système, et le guide HSG65 du HSE britannique place le retour d’expérience dans la boucle de vérification. Les accidents majeurs rappellent l’enjeu : à Longford, en 1998, l’équipe d’ingénieurs expérimentés avait été déplacée au siège quelques années plus tôt ; à Texas City, en 2005, des rejets antérieurs du même évent atmosphérique n’avaient pas conduit à modifier l’installation. Trevor Kletz l’avait écrit dès 1993 : les organisations n’ont pas de mémoire, seules les personnes en ont.

Cycle d'une leçon apprise Figure 2. Le cycle complet d’une leçon apprise, et l’endroit où il se casse le plus souvent : entre la fiche écrite et le document modifié.

Un circuit qui transforme la fiche en contrôle

Le dernier tiers de la fiche compte plus que son format. Nous recommandons ce contenu minimal.

Champ Contenu attendu
Contexte et événement Les faits, chiffrés si possible, sans nom de client ni de personne
Cause racine Analysée (cinq pourquoi, arbre des causes), au niveau du processus défaillant
Famille Une liste fermée : achats et réception, emballage et manutention, réception en usine, interfaces, génie civil, préservation, mise en service, contractuel
Conséquences réelles et potentielles Délai, coût, sécurité, relation avec le client
Document cible ITP, check-list, spécification d’achat, clause type, procédure de préservation, plan de formation
Responsable et échéance Une personne, une date
Vérification d’efficacité La preuve attendue sur le projet suivant

Le circuit autour de la fiche compte davantage.

  • Capturer avec la cause et les conditions. Une fiche de défaut sous garantie qui ne note pas les conditions d’exploitation devient un sujet de litige.
  • Classer par famille de causes. La revue mensuelle regarde les familles qui reviennent. Six fiches « réception » en deux ans valent une modification de procédure.
  • Pousser vers le document. La fiche n’est close qu’avec la référence du document modifié : un point d’arrêt ajouté à l’ITP génie civil, une ligne « état des tourets et des flasques » dans la check-list de réception, une clause d’emballage et de manutention dans la spécification d’achat, un spécialiste nommé dans le plan de réception en usine.
  • Faire du lancement un point d’arrêt. Avant le premier bon de commande, l’équipe extrait les familles pertinentes pour le nouveau projet et vérifie que chaque leçon retenue se retrouve dans un document de ce projet.
  • Vérifier sur le projet suivant. La preuve d’efficacité est une ligne cochée dans la check-list du projet d’après, ou un écart qui ne revient pas.

Pour piloter l’ensemble, nous suivons quelques indicateurs : la part des leçons ayant modifié un document identifié, le délai entre la fiche et cette modification, la part des projets lancés avec une revue des leçons, et le nombre de causes racines réapparues sur un projet ultérieur. Le dernier est le plus parlant. Appliqué à la base du premier exemple, il aurait signalé la famille « emballage et réception » dès la deuxième fiche.

Au lancement du prochain projet

Pour un projet de réseau électrique, quatre familles couvrent l’essentiel des leçons que nous avons citées : emballage et réception des matériels, réceptions en usine, mise à la terre et limites de sous-systèmes, bétonnage des massifs. Avant d’émettre la première commande, vérifiez que chacune a une ligne dans la spécification d’achat, l’ITP ou la check-list de réception du nouveau projet, avec un nom en face. Si l’une manque, la base de leçons de votre entreprise contient déjà la fiche qui décrira l’incident.

Références

  • ISO 9001:2015, Systèmes de management de la qualité. Exigences, paragraphes 7.1.6, 7.5.3, 8.4 et 10.2.
  • ISO 30401:2018, Systèmes de management des connaissances. Exigences.
  • ISO 45001:2018, Systèmes de management de la santé et de la sécurité au travail, paragraphe 6.1.2.1.
  • Project Management Institute (2025). A Guide to the Project Management Body of Knowledge (PMBOK® Guide), huitième édition, processus « Manage Project Knowledge ».
  • IOGP (2014). Report 510, Operating Management System Framework for controlling risk and delivering high performance in the oil and gas industry.
  • Health and Safety Executive (2013). HSG65, Managing for health and safety.
  • Kletz, T. (1993). Lessons from Disaster: How Organisations Have No Memory and Accidents Recur. IChemE.
  • Argyris, C. et Schön, D. (1978). Organizational Learning: A Theory of Action Perspective. Addison-Wesley.
  • Hopkins, A. (2000). Lessons from Longford: The Esso Gas Plant Explosion. CCH Australia.
  • U.S. Chemical Safety and Hazard Investigation Board (2007). Investigation Report: Refinery Explosion and Fire, BP Texas City.
  • EN 206 et EN 13670 (spécification et exécution des ouvrages en béton).

Reindaxia aide les entreprises à transformer leurs retours d’expérience en pratiques : analyse de causes, mise à jour des procédures et des plans de contrôle, audits internes, accompagnement de terrain par des ingénieurs expérimentés. Parlons de votre projet.

Les cas de terrain de cet article sont tirés de missions réelles ; ils sont anonymisés et certains détails ont été modifiés.